Dar es Salaam, juin 2025 — un pivot politique et pratique
Lorsque l'UNESCO a officiellement remis à la Tanzanie son évaluation nationale de la préparation à l'IA lors du Forum sur la gouvernance de l'Internet en Afrique à Dar es Salaam en juin 2025, il s'agissait de bien plus que d'un simple dépôt de rapport : c'était une invitation explicite à passer de l'expérimentation à une stratégie nationale. L'évaluation a dressé un état des lieux de la Tanzanie en matière de calcul, de gouvernance des données, de capacités et d'éthique, et a tracé des étapes concrètes pour l'intégration de l' intelligence artificielle dans les services publics — l'éducation en tête. Ce moment a illustré la rapidité avec laquelle les débats sur l'IA dans les salles de classe africaines sont passés de projets pilotes isolés à des décisions politiques de haut niveau, assorties de financements et de formations.
Stratégie nationale, directives nationales
Ce changement est visible sur les plateformes gouvernementales. Le ministère tanzanien de l'Éducation, de la Science et de la Technologie a publié une Stratégie nationale pour l'éducation numérique (2025-2030) accompagnée de Directives nationales pour l' intelligence artificielle dans l'éducation, qui engagent l'État à étendre l'infrastructure des TIC, à renforcer les compétences des enseignants et à exiger des institutions qu'elles développent leurs propres cadres d'utilisation de l'IA. La stratégie énonce des mesures pragmatiques : des contenus numériques alignés sur les programmes nationaux, le renforcement des capacités des enseignants et des administrateurs, et des garanties concernant les données et la vie privée des élèves. Ces documents ancrent les larges ambitions numériques du pays — des écoles primaires aux universités — et positionnent explicitement l'IA comme un outil d'apprentissage personnalisé et d'efficacité administrative plutôt que comme un remplacement des enseignants.
De la politique à la salle de classe : un déploiement progressif
Edtech locale et réalités low-tech
Ubongo, une organisation ludo-éducative basée à Dar es Salaam, a déployé des programmes de radio et de télévision axés sur l'apprentissage ainsi que des activités interactives par SMS dans toute l'Afrique de l'Est ; son expérience auprès des enfants n'ayant pas accès au haut débit lui confère une grande crédibilité en tant que partenaire pour les déploiements nationaux. Les plateformes qui minimisent la bande passante — SMS, USSD, radiodiffusion et télédiffusion — restent essentielles car une grande partie des étudiants accèdent à l'apprentissage via des téléphones basiques ou des appareils partagés. De même, les projets matériels regroupant connectivité, stockage et serveurs locaux dans des kits robustes ont démontré comment apporter des leçons numériques aux écoles hors réseau. Ces choix de conception « low-tech » font la différence entre des projets pilotes qui restent dans les laboratoires urbains et des systèmes capables de fonctionner à l'échelle nationale.
Compétences, enseignants et le long parcours de la formation
Au cœur de l'approche tanzanienne se trouve l'enseignant. L'UNESCO et des partenaires nationaux soutiennent des projets visant à développer les compétences numériques des enseignants et à contextualiser les normes internationales de compétences en IA pour les programmes et les pratiques pédagogiques locales. Ces initiatives reconnaissent que l'introduction d'outils pilotés par l'IA sans préparer les enseignants à interpréter les analyses, à adapter le contenu et à préserver une pédagogie critique risquerait de vider l'apprentissage de sa substance plutôt que de l'améliorer. Les programmes de formation mettent l'accent non seulement sur l'utilisation des applications et des plateformes, mais aussi sur la lecture des tableaux de bord de données d'apprentissage, la conception de séquences de cours adaptatives et la garantie que les technologies d'assistance élargissent réellement l'accès pour les apprenants marginalisés.
Éthique, langue et pertinence culturelle
Les directives de la Tanzanie ne traitent pas l'éthique comme une réflexion après coup. Les travaux politiques régionaux de l'UNESCO et de l'Afrique ont mis l'accent sur une IA centrée sur l'humain, et les débats locaux ont souligné les coûts culturels de l'importation de modèles d'apprentissage universels. Les chercheurs et praticiens africains avertissent que les systèmes d'IA entraînés sur des données provenant du Nord global peuvent effacer ou déformer les connaissances locales, et que les choix algorithmiques intègrent des valeurs autant qu'ils codent une utilité. La préservation de la diversité linguistique et du contexte culturel — le swahili et des dizaines de langues locales — est donc un objectif politique explicite. Les responsables et les acteurs de la société civile soutiennent que l'IA dans l'éducation doit faire émerger les récits et les pédagogies locales, et non les remplacer.
Alignement continental et contraintes de calcul
Les initiatives de la Tanzanie s'inscrivent dans une dynamique continentale visant à faire de l'IA un moteur de développement. L'Union africaine a adopté une stratégie continentale sur l'IA en 2024 et encourage depuis lors les États membres à harmoniser les réglementations, à investir dans des centres de calcul régionaux et à donner la priorité aux compétences et à la souveraineté des données. L'agenda de l'UA est important pour la Tanzanie car la voie la plus pragmatique vers une IA localement pertinente — jeux de données partagés, formation de modèles régionaux, normes de gouvernance communes — nécessite une coopération transfrontalière et des investissements mutualisés. Pourtant, la part limitée de l'Afrique dans le calcul IA mondial et dans les talents signifie que des choix délibérés sont nécessaires quant aux lieux de renforcement des capacités, au contrôle des modèles et à la répartition des bénéfices.
Les obstacles persistants
- Infrastructure : l'électricité et le haut débit fiable sont encore inégaux — sans connectivité constante, de nombreux outils d'apprentissage par l'IA resteront des aspirations.
- Accessibilité financière et appareils : de nombreux apprenants dépendent encore de téléphones partagés ou de radios communautaires ; les tablettes coûteuses ou les services exclusivement sur le cloud risquent d'accroître les inégalités.
- Gouvernance des données : la collecte et l'utilisation des données des élèves à grande échelle nécessitent des règles claires, une surveillance locale et un stockage fiable pour éviter les abus.
- Charge de travail et incitations des enseignants : l'adoption dépend de flux de travail pratiques — les enseignants doivent voir des gains immédiats en classe plutôt qu'une charge administrative supplémentaire.
Les projets pilotes locaux et les choix technologiques — favorisant les SMS, la diffusion et les serveurs sur site — sont des réponses pratiques à ces contraintes, mais la mise à l'échelle nécessitera des investissements coordonnés et des budgets de maintenance à long terme.
Pourquoi la Tanzanie compte pour les ambitions de formation de l'Afrique
La Tanzanie n'est pas tant un cas particulier qu'un adopteur précoce dont les choix se répercuteront dans toute la région. Si un pays confronté à des défis géographiques et d'infrastructure diversifiés parvient à articuler formation des enseignants, contenu à faible bande passante, gouvernance claire et coopération régionale, il démontrera une voie que d'autres pays pourront suivre. À l'inverse, des déploiements précipités qui ignorent la langue, la confidentialité des données ou l'autonomie des enseignants pourraient produire des gains superficiels qui s'effondreront une fois les financements pilotes terminés. La stratégie de l'UA et le soutien technique de l'UNESCO créent un environnement favorable ; le reste dépend de la discipline de mise en œuvre — formation, pratiques de passation de marchés et financement soutenu.
Et la suite ?
Au cours des 18 prochains mois, les marqueurs clés à observer seront : le rythme auquel les programmes de montée en compétences des enseignants achèveront leurs premières cohortes ; les contrats concrets pour des infrastructures hybrides hors ligne/en ligne dans les districts ruraux ; la publication de cadres institutionnels d'utilisation de l'IA par les écoles et les universités ; et si des centres régionaux de calcul ou de partage de données commencent à se matérialiser sous la coordination de l'UA. Les donateurs, les partenaires privés et les gouvernements alignent actuellement les financements de projets ; le test critique sera de savoir si cet argent est canalisé vers des systèmes durables — création de contenu local, outils open-source et soutien aux enseignants — plutôt que vers des achats technologiques ponctuels.
Les enjeux sont élevés. Pour un continent où la majorité de la population a moins de 25 ans, la promesse de l'IA dans l'éducation n'est pas abstraite : c'est un levier pratique pour la formation, l'emploi et l'entrepreneuriat. L'expérience de la Tanzanie — qu'elle se révèle résiliente ou qu'elle révèle de nouveaux pièges — influencera la manière dont la prochaine génération apprendra à travailler avec des systèmes intelligents, et si l'IA deviendra un outil pour élargir les opportunités ou creuser les inégalités.
Sources
- UNESCO — Évaluation de la préparation à l'IA et documents du projet IA dans l'éducation
- Union africaine — Stratégie continentale sur l' intelligence artificielle (2024)
- Ministère tanzanien de l'Éducation, de la Science et de la Technologie — Stratégie nationale pour l'éducation numérique 2025-2030 et Directives nationales pour l'IA dans l'éducation
- Dossier de projet de l'UNESCO : Renforcement des compétences numériques des enseignants et intégration de l'IA en Tanzanie
- Université de Dar es Salaam — rapports et recherches sur la transformation numérique et l'IA dans l'éducation tanzanienne
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